
400 pages, 24 euros pour la bonne cause, facile à lire.
Un partie historique qui commence par le rappel de l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan et le début de réveil que cela a provoqué en France.
La spécificité du métier de soldat, de fantassin en particulier, et la « vie dans la zone de mort ».
Evocation des combats récents, de Falloujahà Gaza en passant par l’Ukraine, et des enseignements à en tirer.
Une conclusion très claire dont je me suis efforcé de reprendre et synthétiser les principaux éléments.
Egalement un podcast du « Collimateur » dédié au bouquin, pour ceux qui voudraient aller plus loin sans lire directement tout le livre
https://podcasts.apple.com/nz/podcast/les-m%C3%A9tamorphoses-du-fantassin-avec-michel-goya/id1449461859?i=1000735169173
Retour sur page principale : https://franceeuropereaction.com/
Mes 10 points clefs que je retiens et partage à la lecture du livre
1- Qu’elle le veuille ou non, qu’elle l’accepte ou non, la France est en état de confrontation avec la Russie (au même titre que le reste de l’Europe) et le restera pendant de longtemps (page 379).
Le scénario à prévoir est donc celui d’un affrontement avec l’armée Russe en Europe alors même que l’armée française ne voit pas cette perspective avec beaucoup de motivation et reste nostalgique des opérations extérieures (Opex) dans des contrées plus chaudes et surtout face à des ennemis bien plus faibles !
2- La « communauté du combat rapproché » c’est à dire les forces capables de s’engager en première ligne dans un combat terrestre, n’a jamais été aussi réduite dans toute l’histoire de notre pays (pages 63 etc)
« La communauté de combat rapproché, qui regroupe tous les soldats destinés à battre l’ennemi en le voyant de près et en lui tirant dessus directement, n’a jamais été aussi réduite dans l’histoire de France. Elle regroupe en France 38 régiments de mêlée, infanterie et blindés cavalerie, d’hélicoptères et de forces spéciales (…) Or il n’y a actuellement plus suffisamment de véhicules de combat pour équiper complètement tous nos régiments de combat en même temps. Pour envoyer un seul bataillon interarme complètement équipé en Roumanie en 2022, il a fallu ponctionner des moyens dans plus de 20 régiments (…) Au total il est probable qu’on ne déploiera guère plus au loin – car ce déploiement de combat rapproché se fera désormais nécessairement au loin, que les six bataillons et les deux groupements d’aérocombat que l’on avait déployé en 1990 en Arabie Saoudite (NDLR environ 8000 hommes au total, référence à la division Daguet envoyée par la France, avec les plus grandes difficultés, pendant la première guerre du golfe)

3- L’arme nucléaire n’est pas suffisante si elle n’est pas complétée d’une dissuasion conventionnelle, telle qu’elle existait pendant la guerre froide (page 238) : « N’agir que pour la défense des intérêts vitaux équivaut à être totalement impuissant pour la défense de tous les autres« .
Dit autrement, sauf si le coeur du territoire français était attaqué et l’existence même du pays menacée, l‘arme atomique ne sert à rien. Typiquement elle ne serait d’aucune utilité lors d’un conflit à l’Est de l’Europe dans lequel la France devrait s’engager en respect de ses accords (OTAN, Europe…).
Le belle toge de la « dotation » (en armes nucléaires) dans laquelle nos politiques et nous mêmes citoyens français n’est donc qu’une fiction à laquelle nous croyons lâchement pour éviter de regarder la vérité en face.

4- Les politique préfèrent les belles machines prestigieuses aux armes utiles sur le champs de bataille (page 245).
Exemple du président de la république qui pour la 5ème fois annonce le lancement d’un nouveau porte-avion nucléaire pour 2038. Certes il n’a pas grand chose d’autre à faire, mais ce n’est pas ce dont on a besoin, pas là où on en a besoin (conflit terrestre Europe) et pas quand on en a besoin !

5- L’armée a urgemment besoin de matériel, pas d’hommes, puisqu’elle ne sait déjà pas équiper plus de 1/3 des ses effectifs
« Contrairement aux 15 divisions de la guerre froide, les sept brigades restantes (aujourd’hui) ne peuvent être complètement équipées de leurs équipements majeurs ». (P385/86, « le big crunch des équipements)
« La crise militaire française du début du XXIème siècle est donc d’abord une crise des équipements… Si l’on devait d’un seul coup engager nos sept brigades (…) beaucoup de nos soldats seraient déployés en camions ou en bus » (page 386)

6 – En corolaire le service militaire tel qu’il vient d’être réintroduit, non seulement ne sert à rien mais va pénaliser l’armée en consommant une partie de ses faibles ressources humaines et financières (P389)
Un service militaire pourrait être utile si les appelés pouvaient être envoyés hors de France, ailleurs en Europe essentiellement, comme c’était le cas avec la 1ère armée stationnée en Allemagne pendant la guerre froide. Et donc il ne sert à rien puisqu’il a bien été dit que les volontaires ne seraient engagés que en France métropolitaine ou outremer.
7- La véritable solution pour une remontée en puissance (ndlr une fois que le « big crunch des équipements aura été résolu, et seulement à ce moment là) passe, comme pour les américains, par l’emploi massif de réservistes.
Pour mémoire la France n’a qu’un tout petit pool de 30,000 réservistes de l’armée de terre, soit moins que la Suède avec 34,000 (pour un population totale 6 fois inférieure à la France) ou que la Finlande avec ses 870,000 réservistes mobilisables pour une population 10 fois inférieure.
Bref la France doit viser au moins 250,000, à son échelle, soit au moins 4 à 5 fois plus que l’objectif 2035 fixé actuellement. Encore une fois « too little too late«
8- Le processus d’achat d’équipements militaires est inefficace: trop cher (Ukraine avait 5 fois plus de matériel avec budget 4 fois moindre), lent, bureaucratique et ne répondant pas aux besoins.
« Tout n’est pas qu’une question de budget dans nos faiblesses : il faut relever aussi, bien sûr, notre rigidité administrative – onze ans entre l’idée de remplacer le fusil d’assaut Famas et la livraison de son successeur » (qui était disponible « sur étagère » depuis le début du processus). Page 391
9-Il faut consacrer au moins 3.5% du PIB à la défense pour être un minimum cohérent et commencer à compenser 30 ans de non investissement (page 382) (vs 1.5% aujourd’hui sur le conventionnel seul)
Dont acte, c’est clair pour les gens sérieux. L’Allemagne y va, avec un budget 2026 double de celui de la France. Les pays Nordiques le font, la Pologne aussi. Sans parler des Etats-Unis qui ont sur maintenir ce niveau d’effort et résister aux irresponsable dividendes de la paix.
10-Ce qu’on appelle l’industrie de défense n’est aujourd’hui qu’un « artisanat de défense » aux délais et aux coûts non compétitifs et pas en ligne avec les besoins (page 392). A court terme il ne faudrait pas se priver d’acheter du matériel étranger, par exemple blindé CV90 suédois (page 388 + PHOTO)

10 points supplémentaires – de 11 à 20 – qui sont moins clairement évoqués par Michel Goya et plus une extrapolation de ma part
11- L’armée française a commis une grosse erreur en envoyant à la casse son parc de véhicules chenillés (1000 AMX-10P, AMX30…) qui pourrait aujourd’hui très bien être remis en service, comme le font les russes en Ukraine, pour supporter une remontée en puissance rapide

12- L’armée française fait encore une erreur en misant sur 100% de véhicules à roues (programme Griffon), à 6 ou 4 roues seulement qui plus est, qui ne seront certainement pas suffisants dans l’hypothèse d’un conflit en Europe. Elle a même arrêté la production du moins mauvais véhicule à roues à savoir le VBCI à 8 roues.

En plus d’être trop peu blindés et armés pour des opérations en rase campagne en Europe, le programme de livraison des Griffons, Jaguar et Serval a été décalé / retardé dans la nouvelle loi de programmation alors même que les cibles quantitatives sont modestes. On en revient au manque criant d’efficacité de l’industrie d’armement.
13- L’armée française, en dépit de la qualité de ses hommes etc. et contrairement à ce que certains se plaisent à raconter, n’a pas d’expérience de guerre depuis 60 ans. Seulement de petits conflits contre des organisations non étatiques, au bilan mitigé (page 299 et page 301) qui n’ont rien à voir à ce qu’elle pourrait avoir à affronter dans les toutes prochaines années.
L’effort d’entrainement, comme bien décrit dans le livre, doit donc être fortement renforcé, afin d’être à minima au niveau des ennemis potentiels et si possible 1, 2 ou 3 points au dessus.
14- A cet égard l‘opération Sentinelle est une aberration eu égard aux points mentionnés ci-dessus et devrait être arrêtée immédiatement. Elle immobilise des militaires qui ont besoin de s’entraîner pour leur mission, à savoir le combat, et pas les patrouilles de police. Une fois de plus les politiques, par une combinaison d’ignorance crasse et de cynisme, préfère les effets médiatiques aux résultats concrets.
15- Relatif à la la taille de notre pays et à notre population, nous devons multiplier par au moins 3 les effectifs combattants engageables en Europe, soit de moins de 10,000 à plus de 30,000 (plus rotations etc.). Ce qui passe par une multiplication par 10 des réverses (de 30 à 300,000 environ)
16- Nous avons les moyens de financer un effort de défense de plus de 3%. La France n’a jamais été aussi riche dans le sens où l’état n’a jamais autant dépensé. Avec 35% du PIB de dépenses sociales contre 4% pour les dépenses régaliennes de l’état (hors retraites) il y a un véritable potentiel de repriorisation (et de réduction de la dette dans le même temps.).
Bien sûr cela nécessitera de la pédagogie, mais on peut continuer à avoir d’excellentes retraites, à avoir une santé bien prise en charge tout en mettant +1.5% de PIB dans la défense et en réduisant nos déficits. Ce n’est pas un Himalaya, c’est juste un tournant à prendre tranquillement et sereinement
17- Les programmes chars 2040 (MBCF), SCAF (avion de combat franco-allemand) et Porte-Avion 2038 et autres missiles balistiques terre devraient être arrêtés, mis en pause. Les moyens doivent être mis pour acheter « des flingues et des munitions » disponibles sur étagères, au prix négociés suite à une mise en concurrence des fournisseurs français : obus, missiles sol-air, missiles air-air, bombes, engins blindés allemands ou suédois, etc.
18- Le contrat d’engagement des « consultants défense » sur LCI doit stipuler quelque chose comme « merci de ne pas dire toute la vérité toute crue messieurs dames, nous visons une audience large, nous ne sommes pas là pour créer du malaise…. A moins que ce ne soient les présentateurs vedettes (Darius Rochebin, Margot Haddad… ) qui ne soient eux mêmes de gentils bisounours perdus dans leur petite bulle. Ou un peu des deux.
Bref je trouve qu’on ne dit pas franchement les choses sur les plateaux télé, il y a une forme de censure ou d’ignorance, cela n’instruit pas le débat.
Merci encore à Xavier Tytelman pour ses tentatives de parler vrai, à Benoit Bihan pour sa solide expertise historique ou à Michel Goya pour prendre le temps de poser les choses par écrit de manière claire, structurée et argumentée, Alain Bauer et quelques autres.
19- Parmi les experts de LCI et des autres chaines, en dehors d’un petit groupe cité plus haut je vois beaucoup d’incompétence. Et, ce qui va avec, beaucoup de crédulité, prenant pour argent comptant tout ce que peuvent raconter des militaire ou autres experts qui n’ont connu ni la guerre ni une armée française puissante (sauf les plus anciens). L’expérience et l’expertise des 40 dernières années ne vaut pas grand chose. A l’opposé je note la quasi-absence de commentateurs étrangers, britaniques (souvent pertinants) ou ukrainiens par exemple.
19- Les militaires devraient s’exprimer un peu plus, ou ouvrir les yeux, ou les deux, et sortir de la complaisance dans laquelle la majorité d’entre eux semble se complaire.
« Ce n’est pas non plus parce que les politiques sont en décalage par rapport à la réalité du terrain que les militaires doivent l’être aussi » (page 28)
Et ce n’est pas parce qu’on dit que quelque chose dont on fait partie ne fonctionne pas que l’on est un lâche ou un imbécile. Cf. un certain Charles de Gaulle dans les années 30. Les militaires sont supposés avoir des couilles et des cerveaux. Que ceux qui ont les deux s’en servent !
20- Le devoir d’ouvrir les yeux, de regarder, de réfléchir et de parler n’est l’apanage ni des journalistes, ni des politiques, ni des militaires, et chacun d’entre nous pourrait / devrait passer un peu de son temps à regarder le sujet clef de la sécurité, plutôt que de perdre notre temps à suivre des débats de politique intérieure stériles qui sont une perte de temps pour tout le monde. Sans parler de l’élection présidentielle de 2027 dont je ne vois pas pourquoi elle nous sortirait du bordel dans lequel nous sommes tant que les électeurs prévoient de ne pas ouvrir les yeux sur les vrais enjeux.


Je recommande par exemple le dernier livre de Guillaume Ancel « Petites Leçons sur la Guerre«
Et son blog en général « Ne pas subir » dont je suis un lecteur assidu : https://nepassubir.fr/
Pour finir je ne peux que recommander le lecture de « les vainqueurs » de Michel Goya, qui est un de mes préférés, ainsi que des autres bien sûr.

Retour sur page principale : https://franceeuropereaction.com/

Laisser un commentaire