Pour citer une fois de plus le très à la mode Charles Péguy, je vais m’efforcer ici, aussi honnêtement et courageusement que possible, de « dire ce que je vois, et surtout de voir ce que je vois ! ».
Une stratégie de défense, toute régalienne qu’elle soit, n’en obéit pas moins aux même règles qu’une stratégie d’entreprise, et doit réunir un certain nombre d’ingrédients pour être un succès, dans sa conception et surtout, surtout dans son exécution !
L’objet de mon analyse est la contribution de la France à la défense de l’Europe. De son flanc Est principalement bien sûr, en raison de la menace évidente représentée par la Russie et dans un contexte de désengagement effectif des Etats-Unis qui nous force de fait à ne compter que sur nous européens. Notre fameuse dissuasion dans laquelle nous aimons tant nous draper sera ici totalement inutile. On parle de forces conventionnelles, terrestres avant tout.
Mais tout d’abord regardons les faits en nous focalisant sur l’essentiel pour la défense des frontières de l’Europe, à savoir la composante terrestre et conventionnelle des armées :

L’armée de terre française de 2025 aurait du mal à mobiliser 10,000 soldats sur un théatre d’intervention en Euope. Ce chiffre qui peut paraître pessimiste est hélas confirmé par l’excellent Michel Goya, ex-militaire, historien et expert crédible s’il en est du sujet dans son dernier livre « Théorie du Combattant », Perrin, Octobre 2025, pages 63 et 64 :

« La communauté de combat rapproché, qui regroupe tous les soldats destinés à battre l’ennemi en le voyant de près et en lui tirant dessus directement, n’a jamais été aussi réduite dans l’histoire de France. Elle regroupe en France 38 régiments de mêlée, infanterie et blindés cavalerie, d’hélicoptères et de forces spéciales (…) Or il n’y a actuellement plus suffisamment de véhicules de combat pour équiper complètement tous nos régiments de combat en même temps. Pour envoyer un seul bataillon interarme complètement équipé en Roumanie en 2022, il a fallu ponctionner des moyens dans plus de 20 régiments (…) Au total il est probable qu’on ne déploiera guère plus au loin – car ce déploiement de combat rapproché se fera désormais nécessairement au loin, que les six bataillons et les deux groupements d’aérocombat que l’on avait déployé en 1990 en Arabie Saoudite (NDLR environ 8000 hommes au total, référence à la division Daguet envoyée par la France, avec les plus grandes difficultés, pendant la première guerre du golfe)

Le chef d’Etat Major de l’Armée de Terre française écrit lui même, dans la lettre de début 2025, l’objectif pour cette année qui démarre alors : « Le premier jalon opérationnel de la remontée en puissance vers une composante terrestre réactive, puissante et endurante consiste à disposer en 2025 d’une brigade de combat modernisée « bonne de guerre ».
Si seulement seule la France était dans cette situation pourrait-on se dire pour se rassurer. Il y a « l’OTAN » et l’immense armée américaine :
Hélas l’OTAN n’est pas une chose fantastique prête à descendre du ciel pour nous sauver en cas de problème, l’OTAN n’est pas Goldorak !
La triste réalité est que les deux autres armées ouest européennes qui devraient compter sont plus ou moins dans la même situation que la France : Allemagne et Grande-Bretagne. Ainsi lorsque notre cher poète rêveur de président parle, lors de la réunion de la « coalition » à Paris début janvier 2026, parle d’envoyer « des milliers de soldats », ce qui ne manque pas d’impressionner la nuée de mouches de journalistes, on parle peut-être de 4 ou 5000. En face l’armée russe fait 100 fois cela, l’armée ukrainienne aussi d’ailleurs !
Quand aux américains, ils ont certes une grande armée ; mais « que » 100,000 hommes en Europe, soit la moitié de l’armée française en ordre de grandeur. Si là dedans 30,000 voire 40,000 grand max peuvent être engagés dans un combat sur le continent, en incluant des renforts venus de US, c’est bien le stretch qui puisse être atteint. Sans avoir à rappeler que cet engagement même est plus que douteux dans le nouveau contexte politique de l’ère Trump V2.0.
Bref l’Europe est nue, désarmée, et au rythme actuel – en tous cas pour la France car l’Allemagne elle bouge – rien ne va changer dans les 10 prochaines années alors que les menaces russes sont à horizon de quelques années, pas de quelque décennies !

Pour entrer dans l’analyse des raisons de cet réalité embarrassante, voici donc ci-dessous ma liste des ingrédients de l’échec patent de la « stratégie de défense française de l’Europe », comme les chiffres ci-dessus le démontrent !
1/ STRATEGIE
Stratégie, quelle stratégie ? Pour rappel la définition d’une stratégie est « l’art d’élaborer un plan d’actions coordonnées ; ensemble d’actions coordonnées pour obtenir un but précis… » Les déclarations de notre président d’indépendance stratégique, de réarmement moral ou autres comparaisons fumeuses entre herbivores et carnivores, ne répondent clairement pas à cette définition. Pas plus que la RNS (Revue Nationale Stratégique) version juillet 2025 qui s’apparente plus à une liste au père Noël écrite par un enfant de 12 ans mi-poète, mi-rêveur, qu’à une réflexion mature et cohérente. Tout premier de la classe en dissertation que l’on puisse être, on ne peut pas sécher totalement toutes les autres matières et il faut respecter certaines règles dans ses actions, en particulier le principe de réalité !
2/ FINANCE
L’argent est parait-il le nerf de la guerre. Sous réserve de bien le dépenser (cf. ci-dessous) le moins que l’on puisse dire est qu’il y a une total incohérence entre les objectifs évoqués et les moyens mis en œuvre, en particulier si l’on prétend se comparer, même collectivement, avec la Russie. Avec 50Md€ (hors retraite) pour la France en 2025 contre ~400MdUSD pour la Russie en PPP (Purchasing Power Parity) on est au mieux dans un ratio de 1 à 5 alors même que le PIB de la France est de près de 50% supérieur à celui de la Russie. Ceci illustre la combinaison entre la faiblesse de l’effort France relative à son PIB et son mauvais rendement cf. points ci-dessous.
L’enjeu est au minimum de 1 puis 2% de PIB additionnels en 2026 et 2027 soit passer au-delà des 100Md€ en moins de deux ans. Pour mémoire l’Allemagne sera à 108Md€ et 2026 et vise – avec crédibilité elle – 195Md€ en 2029.
3/ Politique Industrielle
Là encore au-delà d’une référence mensongère à une imaginaire industrie de guerre, rien n’a été fait depuis 2022 : aucune commande supplémentaire significative que ce soit d’avions, de frégates, de chars ou autres systèmes de défense anti-aériens. Aucune visibilité, via des programmes fermes pluriannuelles, n’est donnée aux entreprises concernées, qui logiquement et sachant que la parole de l’état seule ne vaut rien, n’investissent pas. Les usines – ou plutôt les ateliers car on est plutôt dans l’artisanat – sont vides alors qu’en 4 ans elles auraient largement pu monter en cadence. La France de 2022 à 2025 est clairement beaucoup moins courageuse et cohérente que celle post Munich de 1938 – 1940.
4/Politique d’achats (procurement)
Il faut sérieusement et urgemment virer le directeur des achats ! Et probablement faire exploser la bureaucratique DGA par la même occasion. Car contrairement par exemple à la Pologne qui va chercher les matériels nécessaires là où ils sont disponibles et au meilleur prix, le seul objectif de nos pseudo acheteurs et de garder occupée un « base industrielle de défense » monopolistique, inefficace et dont les « grand programmes » ne répondent pas aux besoins urgents des armée. Un acheteur qui préfère faire plaisir à ses fournisseurs plus qu’à ses clients est un mauvais acheter et doit être remplacé. Il faut mettre en pause tous les programmes dont l’horizon est supérieur à 5 ans (chasseur SCAF, char MGCS, porte-avion…) qui arriveront après la bataille, si ils arrivent, et aller chercher ce qui peut être livré en 3 ans maximum, européen si possible.
5/ Ressources Humaines
Des généraux on en trouve, des soldates de terrain on en cherche ! Nous avons environ 200 généraux pour l’armée de terre (et autant pour la gendarmerie…), soit 1 général pour 50 soldats en capacité de combattre (cf. ci-dessus), environ 3 amiraux par navire de premier rang (une vingtaines sous-marins inclus), mais combien de sergents et de lieutenants capables de conduire les troupe de mêlée au combat ? Cf. dernier livre de Michel Goya éloquent sur le sujet. Recrutement, formation, entrainement sur le terrain, là sont les priorités.
6/ Logistique
Hélas la logistique ne suit pas non plus. Bien que les effectifs soient minuscules, il aura fallu plusieurs semaines, lors de l’exercice « Dacian Fall » qui vient de se terminer, pour envoyer moins de 2500 soldats français et quelques centaines de véhicules en Roumanie. Par comparaison la logistique automobile est capable d’expédier des centaines de milliers de voitures à travers l’Europe sur la même période de quelques semaines. En cas d’attaque russe sur le flanc Est, surtout au Nord, il faudra réagir en quelques jours au plus, sinon il sera trop tard. Là encore « failed » ! Par défaut la moins mauvaise solution est de pré-positionner le maximum d’effectifs (quelques milliers seulement hélas) sur le flanc Est, comme le font les Allemands en Lituanie.
7/ Culture
Par culture j’entends la connaissance générale du sujet militaire tant par le grand public que par les décideurs politiques. Et en conséquence leur capacité à bien comprendre la situation et à prendre ou à supporter les bonnes initiatives. Et il semble qu’une fois de plus « culture eats strategy at breakfast ». Déjà l’annonce du retour d’un service militaire illustre la totale perte de culture militaire des Français en général, des politiques en particulier. Alors que l’armée manque avant tout de matériel et a plus d’effectifs qu’elle ne peut en équiper ou en entraîner, on lui demande d’incorporer des volontaires « randoms » avec le naïf objectif de demander à quelques milliers de militaires de faire le boulot d’éducation que 1.5 millions de profs et 20 millions de parents sont infoutus de faire. Un véritable scandale, mélange d’ignorance crasse, de mauvaise foi et de calcul politique à la petite semaine.
8/ Leadership
Une fois de plus, comme dans les entreprises, on en vient là, à la capacité de certains à penser en dehors du politiquement correct, à parler, à convaincre, à agir ! Car il est quand même surprenant de ne jamais entendre nos pourtant très nombreux généraux mettre en avant le rôle « dindon de la farce » qu’ils jouent. Certes ce n’est pas confortable de dire tout haut ce qu’ils pensent, certes pour ceux d’active le risque est élevé. Mais j’avoue m’interroger sur la part de conformisme, de confort tout court, de peur ou tout simplement d’ignorance ou d’aveuglement qui leur cloue le bec.
De Gaulle et quelques autres ont heureusement été plus courageux en leur temps pour alerter. Messieurs les officiers, prenez votre destin en main. Osez dire haut et fort quels sont vos besoins plutôt que de vous faire fourguer des trucs inutiles, très chers et trop tard. Osez-dire le manque de moyen et l’échec auquel nous courrons.
On notera le dernier livre du général de Villiers « Pour le succès des armes de la France » dont le titre est comme un vague lueur d’espoir que nous pourrions peut-être éventuellement avec beaucoup de si éviter de courir à la catastrophe, comme en 1870 ou en 1940… Je n’ai pas lu son livre mais recommande son interview sur radio classique il y a quelques jours : https://www.radioclassique.fr/international/general-pierre-de-villiers-dans-un-monde-de-plus-en-plus-instable-le-rearmement-devrait-etre-massif/
J’espère aussi que les points pro-russes ne se seront pas trop répandus dans nos banlieues et campagnes bretonnes et que certains montreront qu’ils en ont pour l’intérêt de l’Europe et du pays. Dit autrement je crains qu’une part importante de nos très traditionnels officiers n’aient autant ou plus de sympathie pour la Russie que pour l’Ukraine. Difficile de savoir bien sûr.
Voilà démontré, en 8 comme en 100 ingrédients, comment la France va dans le mur, sans même s’en rendre compte ni s’en soucier tant le retour aux réalités historiques des rapports de puissance ne semble pas avoir encore atteint notre pays de bisounours et les cerveaux de poussins de 6 jours de nos politiques.
Avec ces 8 ingrédients empoisonnés, la question n’est pas, je le crains, de savoir si la France court à l’échec, mais si le prochain désastre aura le parfum d’un Camerone estonien, d’un Narvik finlandais ou d’un Dien Ben Phu roumain. Certes je sais le goût que nous avons de célébrer nos « glorieuses défaites ». Certes cela serait toujours moins honteux qu’un nouveau Munich à la sauce hongroise. Pour autant je préfèrerais que nous préparations plutôt au moins un nouveau Bir Hakeim à la sauce polonaise, voire une nouvelle campagne d’Orient sous le leadership d’un Franchet d’Espèrey version 2027.
Notre pays a su être grand, il peut l’être à nouveau. Il n’a jamais été aussi riche. Il a les moyens de réagir. Il nous faut juste ouvrir les yeux, passer à l’action immédiatement et accepter de perdre une toute petite partie de l’énorme gain de confort réalisé dans les dernières 70 années, si nous ne voulons pas perdre beaucoup plus avec l’écroulement de l’édifice européen sur lequel est assise notre prospérité.
Sinon ce texte n’aura servi qu’à documenter la future version du livre « l’étrange défaite édition 2028 » qui cette fois n’aura rien d’étrange !
Return to main page: France, Europe Réagir

Laisser un commentaire